1973 : LA MORACO : UN TOURNANT POUR LA FAMILLE MAINGRET.
1973 marque un tournant pour les frères Maingret, car l’un des pilotes Français le plus performant, Christian Bourgeois, s’associe avec Christian Maingret, pour créer la société Moraco, basée à Pont de Vaux et axée sur la préparation de motos de course .D’où provient ce nom de Moraco ?Christian Maingret se souvient :« Nous étions autour d’une table dans la cuisine des parents avec Christian Bourgeois, ma sœur Annie et mon beau-frère André, qui était graphiste publicitaire »Et il nous dévoile ensuite :« André était un ami de Michel Droulhiole et ma sœur qui était en stage à Paris pour les services fiscaux en fit sa connaissance et se marièrent ensuite ” …. André qui avait de l’humour lançait des noms au hasard entre la poire et le fromage : Motovue , Marocco ça va pas mais ça pourrait être Moto Racing Compagnie mais c’est trop long . Finalement le premier à l’avoir dit fut mon beau-frère qui repris les deux premières lettres des trois mots MO RA CO. »
Nous verrons dès 1973, puis en 1974 Christian Bourgeois aux côtés du jeune espoir Patrick Pons aux départs des Grands Prix dans plusieurs catégories de l’époque 250, 350, 500 et 700 cc sur des Yamaha préparées à la Moraco et engagées par l’importateur Français Yamaha Sonauto que dirigeait Jean-Claude Olivier.Le développement des polycoques conçues par un jeune ingénieur de l’ESTACA, Bernard Droulhiole se fera en parallèle avec la complicité de Christian Bourgeois. Ces coques en aluminium permettaient de gagner du poids, de la rigidité et aussi de la maniabilité .Christian Maingret explique ce choix :« J’avais disons une action privilégiée avec Bourgeois car depuis 1971, je préparais ses motos et il gagnait tout en ratissant large dans toutes les cylindrées. En 72, Sonauto lui a prêté des TD2 et TD3 et il avait su monter un budget qui lui a permis de se professionnaliser en se consacrant à sa passion. En 73, est arrivé Patrick Pons dans le Team. Michel Droulhiole était jeune journaliste pigiste à Moto Revue et également Bourgeois et lui a fait connaître son frère Bernard. Sa coque nous a séduit et ça démarre comme ça. Jean-Claude Olivier a testé également ces coques et nous a dit : ‘Je vous suis’.
Bourgeois se classe 3ème en 500 avec cette moto au GP de France 74, puis est accidenté très sérieusement lors du Grand Prix suivant, à Imola.Comme le souligne Christian Maingret :« Les emmerdes arrivent toujours en escadrille ».Il enchaîne:« Auguste Veuillet qui avait créé Sonauto après-guerre, puis qui était devenu le premier importateur Porsche et ensuite Yamaha, prend sa retraite. Le neveu de Ferdinand Porsche, Norbert Wagner, lui succède à la direction et les budgets compétitions sont appauvris. La musique a changé. Jean Claude Olivier qui était chargé de l’importation des Yamaha chez Sonauto depuis 1965, a eu un très grave accident de voiture, en même temps que Bourgeois. Finalement, faute de budget nous ne poursuivrons plus le développement des coques et puis développer un prototype en marge des motos fournies par l’usine, ça ne se fait pas »
En 1974, Patrick Pons se classe troisième des Championnats du Monde en 250 et 350cc et second du nouveau Championnat FIM 750. Pons, surnommé le ” Petit Prince “ s’affirme comme le pilote N°1 Français.Christian Maingret prépare pour le Bol d’Or, une Kawasaki négociée par Christian Bourgeois auprès de Xavier Maugendre qui avait un budget du pétrolier Antar.Jacques Luc et Eric Offenstadt terminent à la cinquième place mais la moto n’était pas très rapide.En 1975, Michel Maingret qui sort de l’armée, le quatrième des frères, intègre la Moraco comme mécanicien bénévole aux côtés de Bernard et Christian sur les Yamaha Sonauto 250, 350, 500 et 750cc de Patrick Pons qui se classe 5éme des Championnats du monde 250 et 350.Bourgeois ne se remettra jamais complètement de son accident face à la fougue et la jeunesse du talentueux Patrick Pons.Bernard travaillait au garage et donnait un coup de mains à Christian qui explique la situation :« Tout ce qui touchait les peintures et carénages, c’était lui . Je pouvais compter sur la famille et je l’emmenais sur les grands déplacements comme à Daytona » Christian poursuit :« Jean-Claude Olivier devait se débrouiller avec peu de budget et avait fait des pieds et des mains pour avoir une ex-Yam usine.C’était bien à la mode de se prosterner devant une ex-usine mais nous étions loin du compte en 500 au Castellet. Patrick était très déçu de finir 5éme seulement et se retourne vers les 250, 350 et 750. L’intelligentsia le voyait Champion du Monde et était déçu de ne pas le voir titré ! C’est difficile d’être Champion Monde avec des compétitions clients et nous n’avions pas le budget pour y parvenir même si personne à l’époque, n’avait en France un aussi bon budget. Il ne fallait pas s’écarter. La prestation n’ayant pas été à la hauteur des espérances, Sonauto est allé voir ailleurs chez Jacky Germain avec un budget à minima. »La Moraco se diversifie dans l’importation et la vente de produits liés aux deux roues sur les conseils de Jean-Claude Olivier :« Il faut vous mettre dans le commerce car dans la course vous ne gagnerez pas de sous. »Michel Maingret entre dans la société et se rappelle :« Je suis rentré à la Moraco en 1975 comme mécano pour aidé Christian à la préparation des Yamaha de Patrick Pons. J’y suis resté 40ans jusqu’en 2015 ! Nous nous sommes mis ensuite, en 1976, dans le commerce et nous faisions des réalésages, embiellages, en plus de la vente de pièces détachées Yamaha pour la compétition comme Jacky Germain. Nous avons importé les huiles BelRay que nous utilisions sur les circuits puis les stabilisateurs et régidificateurs de fourche Téléfix , les plaquettes de freins SBS … Maurice est rentré dans la société comme directeur commercial après le décès accidentel de son épouse Françoise, fin 85 pour rester près de son jeune fils Rodolphe qui baignait tout môme dans la compétition couru en Honda Cup. Il entra dans l’organisation du Mondial du quad en organisant la course d’endurance moto qui avait lieu la semaine suivante du Mondial. Nous avions sept commerciaux qui se répartissaient l’hexagone et les Dom – Tom »En 1977, Sonauto Yamaha aide Victor Palomo pour un programme complet en 250 , 350 et 750cc assuré par la Moraco mais la saison est écourtée à la suite de blessures à la colonne vertébrale du pilote Espagnol qui poursuivra l’année suivante sans résultat probant en rapport avec un tout petit budget . LE JOUR OÙ UNE YAMAHA TZ DE VITESSE A FAILLI REMPORTER LE BOL D’OR
En 1978, JCO missionne Christian Maingret et l’équipe de la Moraco de préparer pour le Bol d’Or, qui avait lieu sur le circuit Paul Ricard, une TZ 750 Yamaha avec les pilotes vedettes Sonauto, Patrick Pons et Christian Sarron.Christian Maingret nous raconte :« Patrick Pons avait besoin de se refaire la façade car les résultats en vitesse étaient loin de ses attentes. Il était venu me voir avec un petit budget de la SEITA (Cigarettes Gauloises) pour faire le Bol. Son idée était de prendre le départ du Bol, faire trois tours en tête. Je me redore le blason, on parle de la SEITA et tout le monde est content ! Olivier a suivi parce qu’il ne pouvait pas dire non. Comme nous étions encore là au petit matin en tête, JCO décida sur place d’allonger le budget avec la SEITA et de revenir l’année d’après jusqu’à ce que mort s’en suive! »Après 17 heures de course en tête, la belle bleue rend l’âme dans la ligne droite du Mistral mais ce pari a failli être gagnant et reste encore gravé dans les mémoires.Christian Maingret explique :« J’avais un petit budget pour faire trois tours mais j’avais fait en sorte que l’on ne soit pas minable et j’avais de la pièce comme des pots de rechange. Nous avions fait illusion jusqu’au matin mais nous tournions je crois 5 secondes plus vite au tour. C’était monstrueux ! Nous consommions beaucoup, en échange, de l’essence et des pneus et nous nous arrêtions souvent toutes les 40 minutes. »
Lorsque nous descendions vers le midi pour les essais organisés par Michelin pour la Pipart sur le Ricard, nous faisions traditionnellement halte à Pont De Vaux car Maurice pilotait la Kawasaki avec Jean-Bernard Peyré.Nous arrivâmes en plein débat dans l’atelier de Christian avec Charles Maingret dit ” Charlot “, le patriarche, toujours en salopette bleue de travail, en train de tourner et de retourner un réservoir destiné à une TZ en préparation pour le Bol. Tout à chacun retenait son souffle suspendus que nous étions à l’œil inquisiteur du père qui n’avait jamais assisté à l’élaboration du bidon. Christian ne pipa mot lorsque Charles tonna :« Ça ne marchera jamais votre mise à l’air. »D’une voix tonitruante, il fit une expertise pertinente qui s’avéra juste et qui rejoignait les craintes de Christian qui repris son cahier des charges pendant que Charles repartait avec son plateau sur l’autoroute pour dépanner un vacancier qui allait, à cette heure-là , terminé sa soirée à l’hôtel du Commerce en attendant la réparation …programmée pour le lendemain .
L’année suivante, en 1979, un nouveau challenge est lancé et deux TZ 750 sont engagées (Pons et Asami / Rigal et Roche ) Le premier équipage réussi à amener cette bête de vitesse sur la seconde marche du podium malgré un changement d’embrayage et une chute du pilote Japonais. Rigal et Roche prenant la huitième place.La Moraco a également préparé une TZ 750 pour la dernière course de Maurice qui, avec Jean Lafond, se classent brillamment en quatrième position.Christian Maingret revient sur cette épreuve :« Nous étions plus brillants et si tu enlèves le temps perdu tu gagnes avec des si … En fait il y a eu un loupé qui est con je vais dire car Asami ne parlait pas Anglais, ni sa famille. Asami s’arrête et me dit l’embrayage patine. Nous le changeons en dix minutes et je m’aperçois que la couronne était vraiment endommagée. Nous devions changer de chaîne un peu plus tard mais il repart et revient en disant que ça n’allait toujours pas. Nous avons changé la roue arrière. Un pilote comme Christian Bourgeois habitué aux motos de route et qui a roulé avec des bouses aurait identifié le problème. Le temps perdu ainsi au stand se retrouve à l’arrivée et la victoire nous échappa ! »En parallèle des programmes endurance et rallyes africains, les Maingret distribuent les pièces spéciales (embiellages … de TZ ) pour la compétition.
En 1980, nouvelle et ultime tentative pour remporter le Bol d’or avec trois Yamaha Sonauto (Roche-Lafond / Rigal – VanDulmen / Asami – Kinoshita) préparées à Pont De Vaux par l’équipe de Christian Maingret qui nous confie :« Avec l’expérience, nous nous sommes dit, on va renforcer les pièces d’usure, mettre des chaînes plus larges, jouer la consommation … mais en fait au lieu de gagner du temps nous n’avons pas cessé d’en perdre ! Nous n’avions pas eu les moyens de faire d’essais et puis nous avons eu le drame du drame avec l’accident mortel à Silverstone de Patrick Pons, quinze jours avant ….De plus, Patrick Fernandez s’était grièvement blessé. Nous sommes arrivés carpette avec un nouveau pilote Japonais, Kinoshita qui ne parlait pas encore Anglais et que nous devions panneauté en Japonais ! Hubert Rigal réussit une pole d’anthologie juste avant le coucher du soleil. Nous avons eu des pannes que nous n’avions jamais eu au niveau des boîtes de vitesses. J’ai émis l’hypothèse que nous avions mis de trop grosses chaînes sur des boîtes légères. Conclusion : vouloir ” enduriser ” une moto de vitesse est une bêtise ! »En 1985, la Moraco a fait un dépannage aux 24 Heures du Mans pour Kawasaki car Godier avait arrêté. Bourgeois tenait absolument a sauvé le service course Kawa en faisant monté un budget et en disant :« On ne peut pas arrêter comme ça. Nous avons trouvé un compromis avec Bernard pour faire travailler les gars durant six mois. Puis Godier revient sur sa décision car c’était une hérésie de se priver d’une telle opportunité. Il y avait des sous à cette époque-là ! Je l’ai laissé reprendre l’affaire au Mans. Dominique Litaudon qui était un enfant du pays, se tue durant la course et là, tu te dis bonjour heureusement que ça ne nous ai pas arrivé avec nous … La Moraco a eu des nuages noirs avec de grêle qui lui sont tombés dessus, fin des années 98/99 avec des problèmes sur les plaquettes et des soucis conjoncturels.Christian poursuit et précise encore :« Nous avons serré les boulons et trouvé des partenaires qui ramenaient des fonds avec des produits venus d’Italie. Rien ne résiste à l’argent. Nous avons bien redressé l’affaire et aujourd’hui la Moraco existe toujours. En 2005 j’étais retraitable et j’ai laissé ma place au bureau. Ensuite je suis devenu commissaire quelques décennies et j’ai fait beaucoup de rencontres ces dernières années à raconter et à expliquer comment la vie peut se piloter comme une motocyclette selon l’adage de Sylvain Tesson :‘Assiette , accélération , équilibre et reprise.’ »Les années ont passées, féru d’histoire, Christian prépare actuellement un exposé sur l’aventure de la famille et de son père Charles, jeune mécanicien de l’atelier auto du 18e RCCavalerie lors de la bataille de France 39-40. Texte Michel PICARDPhotos : Michel PICARD et Archives Famille MAINGRET










